Note de lecture sur le sondage IFOP/Le Nouvel Obs sur les élections européennes

Le Nouvel Obs a publié mercredi 9 octobre 2013 un sondage, réalisé par l’IFOP, plaçant pour la première fois le Front national en tête des intentions de vote pour les élections européennes de mai 2014. Les listes du parti dirigé par Marine Le Pen seraient ainsi créditées de 24 % des intentions de vote, contre 22 % pour les listes de l’UMP et 19 % pour celles du Parti socialiste.

On a retrouvé dans la présentation médiatique de ce sondage un grand classique : une fois précisé qu’il n’a « pas de valeur prédictive », le sondage est immédiatement interprété… comme s’il était prédictif. Or, la prise en compte de plusieurs éléments doit conduire à nuancer l’interprétation de ces chiffres. Précisons toutefois d’emblée qu’il ne s’agit pas vouloir nier la possibilité que le Front national soit effectivement en tête au soir des élections européennes : je tiens cette hypothèse pour possible, sinon probable. Mais cela ne doit pas empêcher de faire une lecture rigoureuse des études réalisées.

La première série de réserves tient à la méthodologie de réalisation du sondage. Si la taille de l’échantillon est de bonne qualité (N = 1893), le questionnaire est auto-administré en ligne (CAWI) – or on sait que ce mode d’administration conduit à une surreprésentation systématique des opinions les plus extrêmes. De plus, les quotas utilisés portent sur l’âge, le sexe et la profession, mais pas sur le niveau de diplôme, une variable de calage pourtant essentielle en matière de sociologie électorale et d’étude de l’opinion. Troisièmement, dans l’expression des intentions de vote, aucune possibilité « ne se prononce pas » n’était présentée, ni n’est restituée dans les résultats finaux – de sorte que les tableaux de présentation des résultats somment à 100 % sans inclure aucun refus de réponse. Ces tableaux portent donc vraisemblablement sur un sous-échantillon de l’échantillon total annoncé, sans qu’on sache dans quelle proportion. Enfin, comme dans tous les sondages commerciaux, on ignore l’ampleur et la nature des redressements effectués – le vote FN est-il bien majoritaire dans les données brutes ?

La seconde série de réserves est plus sérieuse encore. En effet, en prenant comme base de sondage les inscrits, ce sondage part de l’hypothèse implicite que tous les électeurs potentiels voteront, ou du moins que leurs chances de voter équiprobables. Cela est bien évidemment faux : les élections européennes sont des élections à très faible taux de participation (40,6 % en 2009) ; de plus, cee participation est très inégale et sélective socialement. Dès lors, il eut fallu compléter la question sur l’intention de vote par des éléments sur la probabilité de voter (soit déclarée, soit mieux encore inférée à partir d’éléments objectifs, tels que des éléments socio-démographiques, la participation aux scrutins précédents, la connaissance de l’élection, etc.).

Si on croise les intentions de vote mesurées dans ce sondage IFOP avec la structure socioprofessionnelle de la participation lors de l’élection européenne de 2009 [1], en tenant compte de la structure socioprofessionnelle des inscrits [2], on obtient les résultats suivants :

Parti
Brut
Redressé selon probabilité de vote
NPA 2 1.81
FDG 10 9.93
PS 19 19
EELV 6 6.22
UDI 11 11.10
UMP 22 23.38
DLR 2 1.74
FN 24 23.04
Autres 4 3.78

Ainsi, la prise en compte de la structure socioprofessionnelle (grossièrement approchée) de la participation modifie les résultats, en plaçant les intentions de vote UMP et les intentions de vote FN au même niveau. Il faudrait pouvoir prendre en compte, simultanément, d’autres facteurs corrélés à la participation ; mais ce n’est pas possible sans les données brutes. On peut, à défaut, calculer la déviation liée à la participation différentielle en fonction de l’âge (voir tableau ci-dessous).

Parti
Brut
Redressé selon probabilité de vote
NPA 2 2.06
FDG 10 9.68
PS 19 18.46
EELV 6 5.62
UDI 11 12.63
UMP 22 23.05
DLR 2 2.19
FN 24 22.90
Autres 4 3.42

Comme on voit, la prise en compte de la structure d’âge conduit, là encore, à ramener le score du FN à peu près au niveau du score de l’UMP. Or, les effets des structures socioprofessionnelles et d’âge étant additifs, il est très vraisemblable que, sur la base des intentions de vote manifestées dans le sondage IFOP et des taux de participation de 2009, le FN serait en réalité derrière l’UMP – le score du PS n’étant, lui, guère affecté. D’autant qu’il faudrait sans doute prendre en compte encore d’autres critères, tels que le niveau de diplôme ou le degré de politisation, qui ne sont malheureusement disponibles ni dans le sondage de l’IFOP, ni dans celui TNS-Sofres de 2009.

Ajoutons pour conclure que si la participation devait s’avérer plus basse en 2014 qu’en 2009, les effets ici décrits seraient renforcés — en tout cas si l’abstention tenait à des causes sociologiques plutôt que politiques.

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  1. [1] Telle que mesurée par le sondage « jour du vote » TNS-Sofres du 7 juin 2009. Il est vraisemblable que les sondages sous-estiment la différenciation sociale de la participation, et que dès lors la distorsion ici mesurée soit inférieure à la réalité.
  2. [2] Source : enquête Participation électorale de l’INSEE, 2012.

18 commentaires

  • Partir du principe que les sondeurs ne prennent pas en compte la participation dans les redressements est une erreur. La seconde série de réserves ne tient pas dès lors.

  • Peut-être la prennent-ils en compte (on m'a en effet signalé que l'IFOP pose la question sur l'intention de vote - mais je ne suis pas sûr que sur une telle élection cela suffise, il faut corriger par des indicateurs objectifs, cf. le débat aux États-Unis ces dernières semaines à ce sujet). Mais on aimerait dans ce cas qu'ils précisent leur méthodologie, et qu'a minima ils publient la part (et la distribution) des électeurs déclarant envisager de s'abstenir...

  • "or on sait que ce mode d’administration conduit à une surreprésentation systématique des opinions les plus extrêmes"

    Mais pas du tout.
    C'est le mode traditionnel qui conduit à une sousreprésentation systématique des opinions les plus extrême.
    C'est un phénomène désormais bien connu.

    Non pas que ce mode soit parfait hein, loin de là.

  • Verre à moitié plein ou à moitié vide, donc... tout dépend des redressements derrière, dont nous ne savons rien.

  • vous nous pompez notre air avec vos sodagesssssss

  • Vous n'êtes pas sûr, mais ça ne vous empêche de faire deux tiers de votre analyse dessus et de faire une projection. Manque de rigueur ?

  • En réalité, ça ne change rien : si l'estimation moyenne (celle qui est relayée par les médias, qui porte sur l'ensemble de la population) était calée sur la participation effective en 2009 par exemple, alors le fait de recaler dessus ne créerait aucune distorsion : mes estimations seraient égales à celles de l'IFOP. Mon hypothèse est donc (et cela rend compte du fait que la distorsion est relativement faible, moins que ce que j'aurais pensé) que l'IFOP cale sur des intentions de vote déclarée, ce qui est mieux que rien mais pas suffisant pour des élections où la participation est aussi faible et aussi socialement sélective que les européennes.

  • Mais peut-être pouvez-vous confirmer mon hypothèse :)

  • Je l'infirme

  • Daniel Bô a écrit :

    @Pro, vous semblez extrêmement sûr de vous, sur quelles bases vous fondez-vous pour infirmer cette hypothèse pourtant très réaliste ?

    @JG, well done ;)

  • bradou a écrit :

    de toutes les manières ce sont les candidats soutenus par les me(r)dias, qui ont donc droit de passage fréquents dans ces me(r)dias qui seront élus. Ce qui s'appelle des estimations "autoréalisatrices"! et le tour est joué...

  • le fond de l'arnaque et de l'imposture que représentent les sondages est qu'ils prétendent parler à la place du peuple ;

  • @Daniel Bô, Une plus grande connaissance de la méthodologie des sondages et des intentions de vote que l'auteur ;)

  • [...] problèmes sont encore repérables : le plus important a été relevé par Joël Gombin dans une note critique dont je conseille fortement la lecture.  En se basant sur les inscrits, ce sondage part de [...]

  • Lafargue a écrit :

    Peut être que l'un des biais principaux de ce sondage est que le Département "Opinion et Stratégies d'Entreprise" de l'IFOP qui a produit le sondage est codirigé par Damien Philippot, frère de Florian Philippot,vice-président chargé de la stratégie et de la communication du Front national

  • La relation de cause à effet reste à démontrer.

  • Outre le manque de rigueur méthodologique de ce sondage particulier (qui est tout à fait discutable, certes), on appréciera surtout le tour de passe-passe consistant à y appliquer la même logique qu'un scrutin, scrutin qui ne se tiendra réellement que dans des mois.
    Et j'ajouterai en lien la critique ontologique des sondages faite par Bourdieu, qui relègue au placard ces jouets indigents : http://www.acrimed.org/article3938.html
    Pas besoin d'exhiber des copinages ou des redressement qui sont 0,08% trop haut.

  • [...] comme il sied : Comme le démontre un chercheur en science politique, Joël Gombin, dans une note critique parue sur son blog, ce sondage souffre, sur un plan méthodologique, d’aussi nombreuses déficiences que le [...]

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