Quelques notes sur la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot

La démission de Jérôme Cahuzac du ministère du budget lui a permis, conformément à la Constitution, de redevenir automatiquement député de la 3e circonscription du Lot-et-Garonne. Ayant décidé de démissionner de son poste à la suite de l’aveu concernant les faits de fraude fiscale dont Mediapart l’avait accusé, et pour lequel une procédure judiciaire avait été ouverte, Jérôme Cahuzac a ouvert la voie à une élection législative partielle.
Le premier tour de cette élection législative partielle s’est tenu dimanche dernier. Comme on sait, le candidat socialiste, Bernard Barral, ne s’est pas qualifié pour le second tour (faute d’arriver dans les deux premiers ou d’obtenir plus de 12,5 % des inscrits), laissant s’opposer au second tour le candidat de l’UMP, Jean-Louis Costes, maire et conseiller général de Fumel, et celui du Front national, Étienne Bousquet-Cassagne, qui ne possède guère d’autre quartier de noblesse que son âge (23 ans). On a beaucoup dit que son père est un notable local (président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne), ce qui est exact, mais on a moins souligné qu’il soutient Jean-Louis Costes
Les commentateurs ont immédiatement souligné la ressemblance du scénario de Villeneuve-sur-Lot avec celui de la deuxième circonscription de l’Oise il y a quelques mois. Soit en bref : élimination du candidat PS au premier tour, dans un contexte de forte abstention, puis très forte progression du candidat FN, le menant près de la victoire. Cela est-il crédible ?
L’examen détaillé de la situation et des résultats appelle un certain nombre de commentaires.

  1. Le niveau de la participation (45 %) est certes faible, mais pas autant qu’on aurait pu s’y attendre compte tenu du contexte (affaire Cahuzac, candidat PS peu implanté…). Pour rappel, l’abstention s’établit à 54 %, contre 67 % dans le cas de l’Oise.
  2. Le candidat socialiste souffre très clairement de ne pas avoir de fief électoral dans la circonscription. Jean-Louis Costes (UMP) obtient quasiment 50 % des voix dans son canton de Fumel, alors que Bertrand Barral ne dépasse les 25 % dans aucun canton. La cause de son élimination est sans doute plus à rechercher dans cette direction que dans la désunion de la gauche pointée du doigt par la direction du PS dès l’annonce des résultats.
  3. La comparaison avec la législative de juin 2012, abondamment pratiquée, est certes impressionnante – le PS perd presque 15 000 voix, l’UMP environ 3 500 tandis que le FN en gagne presque 1 000 -, mais me semble trompeuse. En effet, alors que l’histoire de la circonscription montre que les résultats y sont toujours serrés, et suivent la tendance nationale (cf. l’historique sur Wikipedia), l’élection de juin 2012 s’écarte clairement de cette tendance en offrant un excellent score à Jérôme Cahuzac aux deux tours, sans doute dû à sa toute récente nomination comme ministre du budget. Le récit tant entendu sur l’excellence de Cahuzac qui aurait su de longue date conquérir et s’attacher la circonscription du fait de ses qualités personnelles relève donc clairement du storytelling sans aucune base empirique…
  4. Dans ces conditions, il me semble intéressant de regarder d’autres scrutins. Prenons les cantonales de 2011 : dans les cantons de cette circonscription qui étaient renouvelables et dans lesquels le FN présentait un candidat (ce qui induit un biais de sélection, j’en conviens), il obtenait 20,7 % des suffrages exprimés (contre 29 % à périmètre constant dimanche dernier), soit 9,2 % des inscrits (11,9 % dimanche dernier, encore une fois à périmètre constant). La progression est donc nette, sans être non plus absolument fulgurante. Elle s’est d’ailleurs faite dans les bureaux de vote dans lesquels le FN obtenait ses moins bons scores en 2011, qui sont par ailleurs aussi ceux dans lesquels, tendanciellement, le PS obtenait alors ses meilleurs scores (voir les graphiques ci-dessous). De là à penser qu’une partie des nouveaux électeurs FN se sont recrutés parmi des électeurs ayant voté PS en 2011, ou en tout cas parmi les électeurs des bureaux favorables au PS à l’époque…

    Vote FN en 2011 et 2013 dans la circonscription 4703.
    PSFN470311

  5. Mais le plus intéressant arrive. Dans un des cantons de la circonscription (celui de Villeneuve-sur-Lot-Sud, dont d’ailleurs Jérôme Cahuzac a été conseiller général de 1998 à 2001), le FN (représenté par Catherine Martin, militante depuis longtemps au Front qui a été écartée en faveur d’Étienne Bousquet-Cassagne) est parvenu en 2011 au second tour en duel face au PS. Au second tour, le Front a quasiment doublé son nombre de voix obtenus, passant de 20,7 % des exprimés à 39,8 %. La progression avait été à peu près constante dans tous les bureaux (voir graphique ci-dessous).
    C11FN1et2
    Alors certes, c’était contre un candidat PS, donc la situation n’est absolument pas comparable à celle à laquelle seront confrontés les électeurs de la circonscription dimanche prochain. La situation n’est pas non plus comparable à celle de l’Oise, puisque le candidat PS à appelé sans barguigner à voter UMP, et que ce dernier semble moins clivant que Jean-François Mancel. Mais on peut gager que, comme dans le cas de l’Oise, le FN va mettre toutes ses forces dans la bataille pour obtenir la meilleure progression possible entre les deux tours ; d’ailleurs, de nombreux déplacements de pointures du Front sont prévus (au passage, la campagne d’Étienne Bousquet-Cassagne est dirigée par Michel Guignot, chef de file du FN en Picardie et directeur de campagne de la candidate FN dans l’Oise – on ne change pas une équipe qui gagne ?). Et il semble vraisemblable que la progression du FN dimanche prochain soit sensible – de l’ordre de 15 à 20 points ?
  6. Dernière observation pour la route : Étienne Bousquet-Cassagne n’est pas seulement candidat ce dimanche (et aux prochaines municipales dans son village), il est aussi secrétaire départemental du FN. En cela, il est représentatif d’une stratégie de renouvellement et de management des cadres impulsée par la direction nationale du FN, visant à écarter des cadres bien implantés et expérimentés mais pas nécessairement très soumis à la direction, et à les remplacer par des jeunes en phase ascendante, sociologiquement et politiquement plus proches de la direction, disposant de moins de capital politique propre, et donc plus disposés à suivre la direction. Les échéances électorales doivent donc aussi être analysées comme des moments importants de la vie interne du parti, permettant aux uns et aux autres de jouer des coups, d’utiliser leurs ressources…

En guise de conclusion, quelques cartes des résultats de dimanche dernier. On voit en très gros (je ne connais pas du tout le territoire) que l’abstention et le vote FN sont plus élevés au sud-ouest de la circonscription, dans l’interstice entre Villeneuve et Agen, tandis que le vote UMP est plus élevé à l’est, dans la partie plus rurale de la circonscription. Le vote PS, lui, ne semble guère présenter de structure spatiale…

L'abstention

L’abstention


Le vote Barral (PS)

Le vote Barral (PS)


Le vote Costes (UMP)

Le vote Costes (UMP)


Le vote Bousquet-Cassagne (FN)

Le vote Bousquet-Cassagne (FN)

PS : merci à Antoine Jardin qui m’a communiqué les résultats par bureau de vote du scrutin !

Partager/Marquer

9 commentaires

  • micka a écrit :

    Super article, très éclairant !

    juste une petite erreur de forme dans le dernier graphique:

    "Le vote Bousquet-Cassagne (UMP)", alors que c'est evidemment "FN"

  • Merci de votre vigilance, c'est corrigé !

  • Très intéressant. On a envie de creuser un peu plus les statistiques, commune par commune, quand le ministère de l'Intérieur les communiquera. Dans les villages "rurbains" en mai 2012 (où il n'y a qu'un bureau de vote et où, d'autre part, le FN fait le forcing) les déplacements de voix sont parfaitement identifiables.
    Or, ils ne correspondent absolument pas aux commentaires nationaux des politologues. En fait le vote MLP de 2012 n'y est pas autre chose que le vote des "petites droites" de 2007. Par exemple Dupont-Aignan ne retrouve pas les électeurs de Villiers : cette différence plus une partie des vote Bayrou du 1er tour de 2007 expliquent à eux seuls la progression du FN...

  • Emeric a écrit :

    Les statistiques par communes sont disponibles sur le site de la préfecture du Lot et Garonne ici : http://www.lot-et-garonne.gouv.fr/resultats-de-l-election-r420.html

  • Et je tiens les résultats au bureau de vote à la disposition de qui veut.

  • Merci pour votre étude très fine. A noter un score très fort du FN dans les villages où les harkis et leurs descendants sont là depuis les années cinquante : Monclar, Saint-Etienne de Fougères, Sainte-Livrade etc.
    Ce sera dur de remonter la pente.

  • Merci pour cette info, que ne connaissant pas le territoire je ne pouvais avoir.

  • [...] de renouvellement et de management des cadres impulsée par la direction nationale du FN, relève le chercheur Joël Gombin, doctorant en science politique au CURAPP (l’Université de Picardie-Jules Verne), qui [...]

  • [...] l'élection législative partielle dans la 3e circonscription du Lot-et-Garonne. J'ai déjà écrit des choses sur le premier tour de cette élection, donc je n'y reviens pas et ne rappelle pas ici le contexte et les forces en présence. Je voudrais [...]

Laisser un commentaire

Votre courriel ne sera jamais rendu public.Les champs marqués d'un astérisque (*) sont obligatoires