Comment le FN a percé dans le fief de Cahuzac

Avec l’autorisation de Mediapart, je reproduis ici un entretien avec Marine Turchi, publié initialement le 26 juin 2013.

D’où vient la progression du FN lors de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot ? Selon le chercheur Joël Gombin, qui a calculé les reports de voix, le parti a d’abord bénéficié des voix des abstentionnistes du premier tour. 20 % des électeurs socialistes se sont reportés sur le candidat frontiste.

Dimanche, le candidat UMP a certes remporté un siège à l’Assemblée nationale, mais son rival frontiste a totalisé près de 47 % des voix et gagné 7 000 voix entre les deux tours. Comment expliquer cette poussée du Front national dans la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, fief de Jérôme Cahuzac ? Par de nouveaux électeurs ou par des électeurs socialistes (et autres) du premier tour ? Dans quelle proportion chacun de ces phénomènes a-t-il joué ? C’est la question sur laquelle s’est penchée en profondeur le chercheur Joël Gombin, spécialiste des votes FN en région PACA et dans les mondes agricoles.

Ce doctorant en sciences politiques au CURAPP (ll’Université de Picardie-Jules Verne) a réalisé une estimation des reports de voix entre les deux tours (présentée en détails sur son site) pour comprendre les ressorts de la poussée du FN dans cette troisième circonscription du Lot-et-Garonne. Selon lui, contrairement à ce qui s’est passé dans la législative partielle de l’Oise, 20 % des électeurs socialistes se sont reportés sur le candidat frontiste, préférant glisser un bulletin blanc ou nul dans l’urne ou se reporter sur l’UMP. La progression du FN est ici principalement liée à la mobilisation d’abstentionnistes du premier tour. Entretien.

Mediapart : Dans votre travail, vous démontez une première idée reçue : la poussée du FN à Villeneuve-sur-Lot n’est pas une percée inédite dans un fief de gauche ?

Joël Gombin : Beaucoup de commentateurs sont allés un peu vite en disant que c’était un fief de gauche, où le FN n’était pas important. Car à y regarder de près, cette circonscription n’a jamais été de gauche : elle se situe depuis longtemps dans la moyenne nationale – à l’exception des législatives de 2012, où la nomination au gouvernement de Cahuzac a eu un impact fort –, elle tombe à gauche ou à droite en fonction des majorités. Par ailleurs, le FN a toujours été très représenté dans la vallée de la Garonne, où depuis 1984 il fait plus que sa moyenne nationale. Lors de la présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen arrive légèrement en tête dans cette circonscription. Aux cantonales de 2011, les candidats frontistes réalisent 20 et 22 % dans deux cantons (sud et nord), la candidate frontiste, Catherine Martin, se qualifie même pour le second tour à Villeneuve-Sud, avec une progression entre les deux tours (38 % au second tour).

Pour autant, vous dites que cette poussée frontiste est réelle ?

Oui, la meilleure mesure, c’est qu’au second tour de la législative partielle, Étienne Bousquet-Cassagne, le candidat FN, rassemble plus de voix que Marine Le Pen à la présidentielle de 2012, avec un niveau de participation plus faible. Cette poussée est différente de celle du FN dans l’Oise (législative partielle en mars, qui avait vu UMP et FN s’opposer au second tour et l’UMP gagner de 800 voix – ndlr). D’une part parce que le vote anti-Mancel (candidat UMP – Ndlr) avait joué à plein. D’autre part, parce que l’Oise se situe dans la région (Picardie) qui a le plus voté FN en 2012, dans un fief de droite, travaillé par un leader de l’UMP favorable de longue date au rapprochement avec le FN. Donc la comparaison entre ces deux élections doit être nuancée.

Vos estimations des reports de voix démontrent que, contrairement à ce qui s’est passé dans l’Oise, la progression du FN ne s’explique pas en premier lieu par les reports des voix socialistes ?

Avec ces estimations, on obtient des résultats très différents de ceux dans l’Oise. Ce qui est frappant, c’est que les reports des électeurs socialistes sur le candidat FN entre les deux tours sont faibles, de l’ordre de 20 %, alors que, dans l’Oise, ils se situaient plutôt autour de 40-45 %.

Autre enseignement important et peu souligné : la progression très forte des bulletins blancs et nuls (15 % au second tour). Ces scores viennent dans leur très grande majorité des électeurs socialistes du premier tour. Donc un tiers des électeurs de Bernard Barral (candidat PS) du premier tour ont glissé un bulletin blanc ou nul au second tour, un autre tiers se sont reportés sur Jean-Louis Costes, le candidat UMP, et environ 10 % se seraient abstenus au second tour.

Alors comment expliquer la poussée du Front national dans cette circonscription ?

Il y avait un contexte local et national particulier, lié à l’affaire Cahuzac et l’atmosphère particulière. Mais c’est la participation – très élevée pour une élection partielle et plus élevée que dans l’Oise – qui explique en partie la progression du FN. Avec presque sept points de plus, elle apporte environ 5 000 votants supplémentaires.

Le FN a gagné 7 000 voix, ces 5 000 nouveaux votants ne sont donc pas la seule explication ?

Il semblerait que les électeurs des petits candidats du premier tour se soient reportés sur le FN dans une proportion un peu plus élevée que les électeurs socialistes (autour d’un tiers). Les voix au second tour du candidat FN sont pour la moitié des voix du premier tour, auxquelles s’ajoutent environ 4 000 voix d’abstentionnistes du premier tour, 1 500 voix d’électeurs socialistes du premier tour, et le reste des autres candidats.

Le FN a donc été capable de mobiliser son électorat, et même au-delà ?

Au premier tour, on voit une très forte sous-mobilisation de l’électorat PS, une mobilisation pas très efficace de l’électorat de l’UMP et une concurrence sur l’électorat de droite entre l’UMP et le FN, même si leurs structures géographiques et sociologiques sont très différentes.

Au Front national, la précédente candidate, Catherine Martin, était implantée depuis longtemps, et l’investiture d’un nouveau candidat (Étienne Bousquet-Cassagne) permet d’agréger des strates successives du FN. La vallée de la Garonne a été un lieu d’implantation des harkis et pieds-noirs (environ 20 000 s’y sont installés en 1962). Catherine Martin misait sur cet engagement-là, tandis qu’Étienne Bousquet-Cassagne s’adresse à un autre électorat, plus jeune, plutôt péri-urbain, populaire, proche de l’électorat abstentionniste. Aujourd’hui, tout l’enjeu pour le FN est justement de savoir s’ils font des soustractions ou des additions, il semblerait qu’ils fassent des additions, même si la progression reste ici linéaire.

Le FN parvient de son côté à récupérer les voix des abstentionnistes du premier tour.

On est en plein dans la stratégie de mobilisation de Marine Le Pen. Le FN est le seul parti capable de mobiliser les abstentionnistes aujourd’hui. L’UMP mobilise difficilement son électorat, et certainement pas les abstentionnistes, le PS n’arrive même pas à mobiliser le noyau dur de son électorat. Certes, pour un parti au pouvoir, c’est toujours difficile de mobiliser son électorat, surtout dans des élections intermédiaires. Mais ce qui est frappant c’est que le PS ait tant de mal un an seulement après son arrivée au pouvoir. Il ressemble à cet égard davantage à l’UMP de 2011 qu’à l’UMP de 2008.

Comment expliquez-vous ce phénomène d’usure si rapide ?

Le sarkozysme a mobilisé son électorat sur des valeurs, le hollandisme d’abord sur des thématiques socio-économiques. Or, il y a une asymétrie fondamentale : la mobilisation sur les valeurs est plus imperméable à l’absence de résultats que la mobilisation sur les thèmes sociaux et économiques. Même si cela ne marche qu’un temps, on l’a vu en 2012 où des électeurs sont repartis vers le FN. Aujourd’hui, on mesure cette assymétrie de mobilisation des électorats.

Du coup, le PS est tenté de mobiliser sur des valeurs, ça a été le cas sur le mariage pour tous, cela le sera peut-être sur le droit de vote des étrangers. Mais je rejoins là-dessus Gaël Brustier (chercheur en sciences politiques, proche d’Arnaud Montebourg – ndlr) : la défaite de la gauche est avant tout culturelle, il n’y a plus d’imaginaire mobilisateur de la gauche, à la différence de la droite. On le voit sur l’asymétrie de mobilisation sur le mariage pour tous, avec une mobilisation bien plus massive des opposants. On voit aujourd’hui une vraie difficulté à créer un imaginaire mobilisateur à gauche et un choix tactique du gouvernement de ne pas recourir à la mobilisation de sa base sociale. Le caractère institutionnel de la manière de gouverner du PS, alors qu’il possède toute une nébuleuse sociale, associative, tient à la sociologie dirigeante du PS et du gouvernement, largement composés de gens issus de la technocratie.

Pour revenir au FN, sa progression s’explique-t-elle aussi par le profil de son candidat?

Il y a deux manières de voir les choses. D’abord, celle qui consiste à attribuer ce score en partie à la personnalité d’Étienne Bousquet-Casssagne. Il a bénéficié d’une très forte médiatisation et dispose de capitaux militants non négligeables. Il est candidat depuis plusieurs scrutins sur ces territoires, son père était président de la chambre d’agriculture. Il est un produit médiatique parfait : jeune, propre sur lui, lisse, s’exprimant plutôt bien. Son investiture s’inscrit totalement dans la stratégie mariniste de renouvellement et de remise en ordre interne du parti, puisqu’il joue un rôle non négligeable en interne: il est secrétaire départemental du FN, il est actif au sein du FNJ régional, donc il n’est pas seulement une marionnette qu’on présente aux élections. L’autre manière de voir les choses est de rappeler que le FN fonctionne avant tout comme un effet de marque et que les personnalités qui l’incarnent auront assez peu d’importance. On l’a vu dans l’Oise avec une candidate FN inconnue qui perd à seulement 800 voix.

L’investiture d’Étienne Bousquet-Cassagne démontre que le FN est l’un des rares partis à procéder à un véritable renouvellement générationnel.

Aujourd’hui le FN fait monter des jeunes sans capital politique, avec un minimum de capital scolaire et un potentiel de formation très élevé, ce qu’aucun autre parti ne fait. L’entreprise mariniste est largement une entreprise générationnelle, qui s’organise comme la génération Samuel Maréchal-Marine Le Pen des années 1990, mais en s’appuyant sur la génération en-dessous.

Mais il y a en fait deux enjeux dans la promotion de profils comme Étienne Bousquet-Cassagne. Il s’agit d’abord d’abonder la stratégie générale de dédiabolisation de Marine Le Pen, de faire vivre le storytelling – et cela a dans ce cas précis fonctionné à plein car tous les médias se sont jetés sur lui !

Mais il y a aussi un enjeu interne stratégique : le contrôle de l’appareil. La promotion d’Étienne Bousquet-Cassagne s’inscrit dans une longue lignée de promotions de jeunes cadres inexpérimentés qui visent à asseoir le pouvoir et l’emprise de Marine Le Pen dans le parti. Elle était minoritaire dans le parti en 2011 (elle a été élue sur son nom à la présidence) ; l’appareil avait été laissé en friche depuis la scission en 1999. Steeve Briois (secrétaire général du parti, élu d’Hénin-Beaumont – ndlr), s’est attelé à sa reprise en main, avec une stratégie classique, utilisée par le passé par le PCF : on promeut des gens jeunes et inexpérimentés, qui doivent tout le capital politique et qui du coup ont peu de tentation de ruer dans les brancards. Dans les stratégies électorales, les enjeux internes fonctionnement énormément, il ne faut pas les sous-estimer.

À l’inverse, comment expliquez-vous la victoire du candidat UMP à Villeneuve-sur-Lot ?

Cette élection s’est jouée avant tout sur l’implantation locale. Au premier tour, on constate que le candidat PS, sans ancrage local, réalise autour de 23-25 % partout, tandis que le candidat UMP a une structure géographique beaucoup plus disparate, avec des endroits où il recueille 20 et 25 % des voix, et d’autres, comme son canton de Fumel, où il rassemble plus de 40 %. Donc la base du vote PS et UMP étaient à peu près comparables, mais l’UMP l’emporte grâce à son fief de Fumel.

Qu’observez-vous par rapport à la concurrence entre UMP et FN et la porosité entre les deux partis dans cette circonscription ?

La porosité existe, mais ce n’est pas le meilleur dispositif pour la mesurer ici. À Villeneuve-sur-Lot, il y a une concurrence politique entre l’UMP et le FN, mais pas sur les mêmes segments géographiques et sociologiques. Le candidat UMP fait ses meilleurs scores dans la moitié nord-ouest, beaucoup plus rurale, celle où historiquement la gauche est forte car il y a de la petite industrie, et le candidat FN dans la moitié sud-ouest qui se trouve dans l’influence péri-urbaine d’Agen.

On a vu, le soir de l’élection, Jean-François Copé s’empresser d’expliquer que le score élevé du FN à cette élection partielle était un « avertissement sérieux » et que les électeurs souhaitant une alternance à la gauche devaient se tourner vers l’UMP et non le FN. Il y a une vraie crainte de l’UMP d’être dépassée à sa droite ?

La stratégie du FN est de faire exploser l’UMP pour devenir le premier parti de la droite. C’est déjà le cas dans le Vaucluse et dans certains territoires des Bouches-du-Rhône. Mais au plan national, nous n’en sommes pas encore là. L’UMP résiste plutôt mieux que ce qu’on aurait pu penser lors de la présidentielle de 2012. Les municipales et les européennes, et leurs conséquences, seront un moment de vérité. Nous verrons notamment s’il y aura des listes eurosceptiques ou souverainistes de la Droite populaire, en parallèle de celles de l’UMP, comme cela a été évoqué. Si le FN sort premier aux européennes, cela pourrait tanguer à l’UMP. Mais les choses ne sont pas jouées encore.

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