A quoi joue la droite populaire ?

Vendredi dernier, je publiais une tribune sur lemonde.fr dans laquelle j'expliquais, en substance, que la stratégie électorale de la Droite populaire n'était pas efficace électoralement. Comme les résultats de dimanche dernier ont largement confirmé mes propos (bon, ok, je l'aurais mise aussi en cas inverse...), je remets ici le texte de la tribune.

Face au Front national, quelle attitude la droite doit-elle adopter ? Voici bientôt trente ans que cette lancinante question lui est posée. En simplifiant, deux réponses s'opposent. Pour les uns, il faut ancrer plus à droite le positionnement politique de la droite dite "républicaine" (on sera d'ailleurs bientôt à court de mot pour désigner la droite non frontiste, depuis qu'Henri Guaino a adoubé le Front comme parti républicain). Pour les autres, il convient au contraire d'être fidèle aux valeurs d'une droite humaniste, en se gardant bien d'épouser les thèmes et les thèses de l'extrême droite.
Si la tentation de répondre à la pression frontiste par la droitisation est ancienne - qu'on se rappelle les régions cogérées par la droite et l'extrême-droite dès 1986, ainsi que les alliances électorales conclues localement, en PACA notamment, lors des législatives de 1988 -, elle s'exprime depuis quelques années par la voix d'un collectif de députés, la Droite populaire. Ce dernier, qui rassemble 43 députés UMP, espère contenir la poussée du Front et renforcer l'audience de l'UMP en infléchissant le discours de celui-ci vers la droite - tant sur le plan des "questions de société", dans un sens conservateur, voire réactionnaire, qu'en matière de libéralisme économique. On pourrait penser que cette tactique issue d'élus de terrain, confortée par l'exemple d'un Sarkozy en 2007 qui, en faisant campagne à droite toute, a réussi à siphonner une large part des électeurs du FN, est la bonne. Qu'en est-il réellement ?

L'observation, même rapide, des résultats du premier tour des élections législatives, et leur comparaison avec ceux de l'élection présidentielle, conduit à un bilan pour le moins mitigé de cette tactique.

En effet, si on mesure la droitisation locale de l'UMP à l'aune du nombre de députés membres de la Droite populaire, on constate que là où l'UMP est la plus droitière (?), le FN résiste le mieux aux législatives, comparativement au score de Marine Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle. Ainsi, dans le Gard, le Vaucluse, le Var, les Bouches-du-Rhône, le Rhône, les Pyrénées-Orientales, les Yvelines ou encore l'Hérault, qui concentrent la moitié des députés de la Droite populaire, le Front national ne perd en moyenne qu'un tiers de ses voix entre le 22 avril et le 10 juin (contre plus de la moitié ailleurs). Et dans ces mêmes départements, la droite (UMP plus Nouveau centre) recule légèrement plus qu'en moyenne nationale par rapport au vote Sarkozy au premier tour de l'élection présidentielle. Le Front national résiste donc mieux aux élections législatives lorsque l'UMP locale est très à droite, sans que cette dernière ne progresse - et ce, indépendamment du niveau respectifs de l'UMP et du FN lors de l'élection présidentielle.

La tactique de la Droite populaire n'est pas nécessairement la (seule) cause de ces résultats. Et elle en est peut-être aussi, partiellement, la résultante. Mais, à tout le moins, force est de constater que ce positionnement droitier ne porte guère ses fruits. Au contraire, il se retourne souvent contre ses tenants : les candidats du Front national peuvent se maintenir au second tour dans de très nombreuses circonscriptions du Sud - bien plus que dans une région comme la Picardie, par exemple, où Marine Le Pen réalisa pourtant son meilleur score national à l'élection présidentielle. Jean-Michel Ferrand est ainsi en difficulté face à Marion Le Pen ; Richard Mallié, Eric Diard et d'autres font face à des triangulaires qui pourraient leur coûter leur mandat ; Valérie Boyer échappe, de très peu, à une triangulaire. Dans l'Oise, Jean-François Mancel, qui n'est pas membre de la Droite populaire, mais qui fut l'un des premiers à prôner l'alliance du RPR avec le FN, fait également face à une triangulaire défavorable. Roland Chassain, qui n'est pas non plus membre de la Droite populaire mais qui avait choisi une tactique similaire de rapprochement du Front national, a été contraint de se désister en faveur du FN après avoir perdu une primaire des droites qu'il a, au final, organisée lui-même. D'autres candidats, pourtant implantés dans des circonscriptions où le FN réalise des scores modérés, se sont affaiblis en affichant leur positionnement droitier, à l'image de Maryse Joissains, arrivée derrière le candidat socialiste dans une circonscription pourtant sociologiquement et politiquement fortement ancrée à droite.

Au final, la droitisation de l'UMP impulsée par la Droite populaire (et largement relayée par un grand nombre de dirigeants de l'UMP) conduit à légitimer le Front national, à l'installer dans le paysage politique, et plus largement à redéfinir l'agenda politique autour des thèmes et des thèses qu'il porte. En voulant à court terme sauver leur siège - avec le succès que l'on voit -, ces élus creusent leur tombe à moyen terme, en mettant en place, en complicité objective avec le Front national, un piège dont ils ne pourront plus se tirer. La seule issue sera alors - à l'horizon 2014 ? - des alliances en bonne et due forme, dont il n'est pas certain que la droite non frontiste sortira toujours gagnante, comme l'exemple de l'évolution de la droite italienne ces dix dernières années l'a montré. Tel n'est sans doute pas l'objectif stratégique recherché par la plupart des membres de la Droite populaire. Mais, du fait de calculs dont la simple observation empirique démontre qu'ils sont erronés, et parce qu'ils auront perdu de vue la stratégie au profit de la tactique, le risque est grand qu'ils deviennent les idiots utiles de Marine Le Pen et Patrick Buisson.

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